En croisant les techniques d’application qui nourrissent son dialogue avec Yves Klein et Pierre Soulages, le peintre sétois Arthur Dupuy explore les possibilités lumineuses du bleu IKB et du noir de Mars. Une recherche où la couleur se prolonge dans le relief, la matité, la brillance et le mouvement du regard.
À Sète, la mer offre chaque jour une expérience de peinture. Une même étendue devient opaque, scintillante ou presque métallique. Le bleu s’assombrit ; une eau noire s’ouvre soudain sous un reflet. Ces transformations nourrissent mon travail : comment donner à une surface peinte cette capacité de se renouveler au contact de la lumière ?
Cette question m’a conduit à faire dialoguer deux références essentielles : Yves Klein et Pierre Soulages. J’en retiens des rapports à la couleur, à la matière et à la perception que je croise dans ma propre pratique.
Deux références, une question de surface
Chez Yves Klein, le bleu acquiert une présence qui semble déborder les limites du tableau. L’IKB, International Klein Blue, repose sur l’association d’un pigment bleu outremer et d’un liant permettant d’en préserver l’intensité. La profondeur veloutée de ses monochromes constitue l’un des points de départ de ma réflexion.
Chez Pierre Soulages, l’Outrenoir met en jeu la lumière réfléchie par les différents états de la surface noire. Stries, lissages et reliefs font varier ce que l’on perçoit selon l’éclairage et la position du regardeur. Cette mobilité du tableau est un autre repère essentiel.
Ces deux recherches m’invitent à considérer ensemble la couleur et la manière dont elle est déposée. Un pigment, son liant, l’épaisseur de la matière et la trace de l’outil participent tous au résultat lumineux.
L’interversion comme méthode de recherche
Dans mon travail, j’explore ce qui se produit lorsque je déplace les modes d’application associés à ces références. Le bleu IKB rencontre un travail de matière sculptée, de stries et de reliefs nourri par mon regard sur Soulages. En retour, le noir de Mars est aussi envisagé à travers une recherche de matité et de profondeur chromatique que m’inspirent les monochromes de Klein.
J’appelle « interversion » ce passage d’un registre technique à l’autre. Il s’agit d’un principe de recherche personnel : faire circuler les gestes entre le bleu et le noir, puis observer les effets que cette circulation rend possibles.
Le bleu peut ainsi devenir une matière dont les crêtes accrochent la lumière et dont les creux retiennent l’ombre. Le noir peut offrir des plages plus sourdes, plus enveloppantes, au voisinage de surfaces qui renvoient un éclat. Chacune de ces couleurs accueille plusieurs façons d’apparaître.
Une palette faite de comportements lumineux
C’est dans cette diversité que se situe l’agrandissement de ma palette. Avec un nombre restreint de couleurs, je cherche à multiplier les qualités de présence : une profondeur mate, un reflet net, une brillance fragmentée, une ligne qui se révèle lorsqu’on se décale.
Une surface mate disperse la lumière ; une surface brillante peut produire un reflet plus marqué dans certaines directions. Le relief ajoute ses propres variations : ses orientations favorisent certains éclats et ménagent des ombres. L’effet dépend donc à la fois de la matière, de l’éclairage et du point de vue.
Le contraste entre deux zones peut alors naître de leur finition, de leur orientation ou de leur épaisseur. Une même couleur semble avancer ici et se retirer là. La composition se construit aussi avec ces écarts de perception.
HORIZON, une recherche déployée
Dans HORIZON, quadriptyque réalisé en 2024–2025, cette recherche prend une forme particulièrement lisible. Les quatre panneaux organisent un dialogue entre surfaces mates et brillantes, stries verticales et horizontales, traversé par un faisceau diagonal bleu IKB.
Ces changements d’orientation font travailler la lumière différemment d’une zone à l’autre. Le regard rencontre des rythmes, des ruptures et des continuités qui se modifient avec son déplacement. L’ensemble permet d’éprouver comment la structure de la matière participe à la construction de l’espace pictural.
La mer comme expérience du regard
Mon ancrage sétois traverse cette démarche. Sur l’eau, un reflet tient parfois à un déplacement infime, à l’inclinaison d’une vague ou à l’apparition d’une éclaircie. Cette expérience m’accompagne devant la toile : je cherche une peinture capable d’accueillir plusieurs états de lumière.
L’œuvre se découvre alors dans la durée. En s’approchant, on en lit la matière ; en reculant, on en perçoit l’organisation ; en se décalant, on voit une autre relation entre les surfaces.
Faire circuler les techniques entre le bleu et le noir ouvre ainsi un champ d’expérimentation. Ma palette s’agrandit à mesure que j’apprends à travailler ces apparitions : ce que la matière retient de la lumière, ce qu’elle renvoie et ce qu’elle révèle à celui qui la regarde.
Arthur Dupuy
Repères documentaires
Centre Pompidou, « L’histoire secrète de l’International Klein Blue (IKB) d’Yves Klein » : https://www.centrepompidou.fr/fr/pompidou-plus/magazine/article/lhistoire-secrete-de-linternational-klein-blue-ikb-dyves-klein
Musée Soulages, « Exposition Outrenoir en Europe » : https://musee-soulages-rodez.fr/expositions/expositions-passees/exposition-outrenoir-en-europe/