Arthur Dupuy — Réflexions sur la peinture, la perception et l'espace
Et si l'histoire de l'art commençait par l'abstraction ?
Nous avons longtemps appris à regarder l'histoire de l'art comme une progression allant de la représentation du réel vers son abstraction. Selon cette lecture, l'artiste aurait d'abord cherché à reproduire le monde visible avant de progressivement s'en affranchir, jusqu'à faire de la couleur, de la matière et de la forme des sujets autonomes.
Mais cette chronologie mérite d'être interrogée.
Le documentaire Sapiens ou la naissance de l'art, réalisé par Pascal Goblot en 2022, invite à reconsidérer les origines de la création artistique. Les premières manifestations graphiques connues de l'humanité ne se limitent pas à la représentation d'animaux ou de figures reconnaissables. Elles comprennent également des lignes, des points, des tracés géométriques et des signes dont la signification nous échappe encore.
Certaines de ces manifestations non figuratives précèdent de plusieurs dizaines de milliers d'années les grandes représentations animales de l'art pariétal européen.
L'abstraction ne serait donc pas nécessairement l'aboutissement d'une longue histoire de la figuration. Elle pourrait, au contraire, en constituer l'un des fondements.
Cette perspective ouvre une réflexion essentielle : avant de représenter quelque chose, l'être humain aurait commencé par produire des formes.
La forme avant le fond
Cette idée rejoint directement l'une des préoccupations fondamentales de mon travail pictural : envisager la forme avant le fond.
Dans la tradition picturale, le fond est souvent considéré comme l'espace dans lequel vient s'inscrire un sujet. Il accueille la représentation, lui donne une profondeur, une atmosphère ou un contexte.
Je cherche au contraire à remettre en question cette hiérarchie.
La forme ne naît pas nécessairement du fond. Elle peut lui préexister, le déterminer, le traverser ou même lui donner son sens.
Une ligne, une surface colorée, une rupture de matière ou une variation de lumière possèdent déjà leur propre existence plastique avant toute interprétation figurative.
Le fond devient alors une construction secondaire, parfois même une conséquence de la forme.
Cette inversion modifie profondément notre manière de concevoir et de regarder une œuvre.
Il ne s'agit plus seulement de distinguer ce qui est représenté de ce qui l'entoure, mais de comprendre comment ces deux dimensions peuvent échanger leurs fonctions.
Quand le fond devient forme et que la forme devient fond
Dans mes compositions, cette relation peut prendre la forme d'une inversion volontaire.
Une surface initialement perçue comme un arrière-plan peut devenir le sujet principal de l'œuvre. À l'inverse, une forme qui semblait occuper le premier plan peut progressivement se fondre dans son environnement.
Cette ambiguïté n'est pas seulement visuelle. Elle engage notre manière de construire du sens à partir de ce que nous observons.
Une même ligne peut évoquer un horizon, une limite, une profondeur ou une séparation. Une surface sombre peut suggérer une masse, un vide, une ombre ou un espace sans limite.
Selon la manière dont elles sont associées, éclairées ou disposées, les mêmes formes peuvent produire des interprétations différentes, parfois opposées.
Je m'intéresse particulièrement à cette double utilisation des formes et de leurs significations.
La peinture n'impose plus une lecture unique. Elle devient un espace de circulation entre plusieurs perceptions possibles.
Le figuratif peut ainsi émerger d'une composition abstraite sans que celle-ci cesse d'être abstraite.
La distance comme matière picturale
Cette recherche ne s'arrête pas à la surface de la toile.
Elle se prolonge dans la relation physique entre les œuvres, les supports et les murs qui les accueillent.
Dans certaines installations, les distances entre les éléments, les différences de profondeur ou les décalages de plans participent directement à la composition.
Le vide séparant deux surfaces n'est plus simplement un intervalle. Il devient une composante active de l'œuvre.
De même, l'épaisseur d'un support, son éloignement du mur ou l'ombre qu'il projette peuvent modifier notre perception des formes.
La peinture quitte alors sa seule dimension frontale pour entrer dans un dialogue avec l'espace architectural.
Le mur peut devenir un fond. L'ombre peut devenir une forme. La distance peut produire une profondeur que la peinture elle-même ne représente pas.
Cette interaction introduit une dimension supplémentaire : le regard du spectateur, dont la position et les déplacements participent à la construction de l'image.
Diptyques et triptyques : une image, plusieurs lectures
Le travail en diptyque ou en triptyque permet de pousser cette réflexion plus loin.
Chaque élément possède sa propre composition, mais son sens se transforme lorsqu'il entre en relation avec les autres.
Une forme peut commencer sur un panneau et trouver son prolongement sur un autre. Elle peut également être interrompue, inversée ou réinterprétée par la surface voisine.
Le passage d'un panneau à l'autre introduit une rupture physique qui devient elle-même un élément de langage pictural.
Cette discontinuité permet de jouer sur les oppositions : présence et absence, plein et vide, lumière et obscurité, continuité et fragmentation.
Elle permet surtout de proposer plusieurs lectures simultanées.
Ce qui apparaît figuratif dans une partie de la composition peut devenir abstrait dans une autre. Ce qui semblait être un fond peut se transformer en sujet lorsque le regard embrasse l'ensemble.
Le sens ne réside donc plus exclusivement dans chaque forme prise isolément, mais également dans les relations qui se construisent entre elles.
Le figuratif comme prolongement de l'abstrait
Si les premières formes d'expression graphique de l'humanité ont pu être non figuratives, alors la représentation du monde visible peut être envisagée autrement.
Dessiner un animal, un corps ou un paysage suppose déjà la capacité d'organiser des lignes, des surfaces, des proportions et des rapports spatiaux.
Autrement dit, toute représentation figurative repose sur une construction formelle qui, considérée indépendamment de son sujet, appartient au langage de l'abstraction.
Le figuratif ne serait pas l'opposé de l'abstrait, mais l'une des possibilités qui naissent de celui-ci.
Cette proposition ne signifie pas que toutes les images figuratives descendent historiquement d'une tradition abstraite unique. Elle invite plutôt à considérer l'abstraction comme une capacité fondamentale de l'esprit humain : celle de sélectionner, simplifier, organiser et transformer les formes du monde.
C'est précisément cette frontière mouvante qui nourrit ma recherche artistique.
Je ne cherche pas nécessairement à choisir entre abstraction et figuration. Je cherche à comprendre comment l'une peut contenir l'autre, comment elles peuvent se succéder, se superposer ou coexister dans une même œuvre.
Peindre ce que le regard construit
La peinture ne se limite pas à ce que l'artiste dépose sur une surface.
Elle existe également dans ce que le spectateur reconnaît, imagine ou reconstruit.
Face à une composition abstraite, notre regard recherche spontanément des correspondances avec le monde visible : un horizon, une vague, une silhouette, un relief ou un paysage.
Cette capacité à faire émerger du figuratif à partir de formes non figuratives révèle combien la perception participe à la création du sens.
Dans mon travail, la lumière, la matière, les ruptures de surface et les variations de profondeur deviennent autant de moyens d'accompagner ou de perturber cette reconnaissance.
Une œuvre peut ainsi demeurer abstraite dans sa construction tout en suscitant une expérience figurative dans le regard de celui qui l'observe.
C'est dans cet espace d'incertitude que la peinture m'intéresse particulièrement.
Revenir aux origines pour élargir le langage pictural
Reconsidérer les origines de l'art permet finalement de remettre en question certaines catégories que nous pensions établies.
L'abstraction et la figuration ne sont peut-être pas deux étapes successives de l'histoire de la peinture, mais deux expressions complémentaires d'une même capacité humaine à produire des images et du sens.
En travaillant la forme avant le fond, en inversant leurs fonctions, en utilisant les distances entre les supports ou en multipliant les lectures possibles d'un diptyque ou d'un triptyque, je cherche à prolonger cette interrogation.
Mon objectif n'est pas de faire disparaître la figuration au profit de l'abstraction, ni l'inverse.
Il est d'explorer leur origine commune, leurs passages et leurs transformations.
Car avant de reconnaître une image, il faut percevoir une forme.
Et peut-être qu'avant de vouloir représenter le monde, l'être humain a d'abord éprouvé le besoin d'y inscrire une trace.
Référence documentaire : Sapiens ou la naissance de l'art, documentaire de Pascal Goblot, 2022, 52 minutes.