Arthur Dupuy — Recherches artistiques
Pourquoi reconnaissons-nous le peintre, le sculpteur ou le compositeur comme des artistes, alors que le parfumeur demeure si souvent considéré comme un artisan ou un technicien ?
Cette question dépasse le simple statut d'une profession. Elle interroge notre définition même de l'art, les sens auxquels nous accordons une légitimité esthétique et la place que nous réservons aux formes de création qui échappent au regard.
Depuis plusieurs années, mes recherches artistiques se développent autour de deux langages complémentaires : la peinture et la création olfactive. L'un travaille la matière visible, la lumière et les formes ; l'autre compose avec l'invisible, la mémoire et la perception.
À travers cette double pratique, je défends une conviction : le parfum peut constituer une œuvre d'art à part entière et son créateur doit pouvoir être reconnu comme un artiste, au même titre qu'un peintre, un sculpteur ou un compositeur.
Les sept arts : une classification historique, non une frontière définitive
La classification des beaux-arts s'est construite progressivement au cours de l'histoire.
Dans l'Antiquité, les disciplines artistiques ne correspondaient pas aux catégories que nous utilisons aujourd'hui. La distinction entre les arts libéraux, les arts mécaniques et les pratiques artisanales témoignait déjà d'une hiérarchie culturelle entre les formes de création.
Au XVIIIe siècle, le philosophe Charles Batteux contribue à formaliser la notion de beaux-arts, en cherchant à réunir plusieurs disciplines autour d'un principe esthétique commun.
Au début du XXe siècle, le théoricien italien Ricciotto Canudo propose une nouvelle lecture de cette classification.
Dans ses textes consacrés au septième art, notamment le Manifeste des sept arts publié en 1923, il défend la reconnaissance du cinéma comme une forme artistique capable de réunir les arts de l'espace et ceux du temps.
La classification communément admise aujourd'hui distingue ainsi l'architecture, la sculpture, la peinture, la musique, la littérature, les arts de la scène et le cinéma.
Mais cette organisation n'a jamais constitué une vérité immuable.
La photographie, la bande dessinée, la vidéo, les installations contemporaines et les arts numériques ont progressivement déplacé les frontières de la création.
Le cinéma lui-même, avant d'être reconnu comme une discipline artistique majeure, fut longtemps perçu comme une curiosité technique ou un divertissement.
Son histoire démontre que la reconnaissance artistique dépend autant de l'évolution des mentalités et des institutions que des qualités intrinsèques d'un médium.
Si les classifications artistiques ont pu évoluer pour accueillir de nouvelles formes d'expression, pourquoi l'olfaction devrait-elle demeurer à leur périphérie ?
Parfumeur et artiste olfactif : la différence réside dans l'intention
Il me paraît essentiel de distinguer la maîtrise d'un métier de l'affirmation d'une démarche artistique, sans pour autant opposer artificiellement l'art et l'artisanat.
Le parfumeur possède un savoir-faire complexe. Il connaît les matières premières, les molécules odorantes, les équilibres de formulation, les phénomènes d'évaporation et les interactions entre les différents composants.
Cette maîtrise technique constitue une condition essentielle de sa liberté créative.
Mais elle ne suffit pas, à elle seule, à définir une œuvre d'art.
Il en va exactement de même pour la peinture.
La connaissance des pigments, des liants, des supports ou des procédés d'application ne fait pas automatiquement d'un peintre un artiste au sens d'une démarche de création personnelle.
C'est la manière dont ces connaissances deviennent les instruments d'une recherche, d'une intention et d'un langage singulier qui donne à l'œuvre sa portée artistique.
Un parfumeur peut élaborer une fragrance pour répondre à un cahier des charges précis, à une tendance commerciale ou à une identité de marque.
Un artiste olfactif peut, avec les mêmes matières et les mêmes techniques, chercher à traduire une émotion, interroger un souvenir, explorer un territoire ou construire une expérience esthétique indépendante de toute finalité commerciale.
Cette distinction ne repose donc ni sur la qualité du produit, ni sur sa complexité, ni même sur son mode de diffusion.
Une création destinée à être commercialisée peut parfaitement relever d'une démarche artistique. Inversement, une fragrance présentée dans un musée ne devient pas automatiquement une œuvre d'art par sa seule présence dans une institution culturelle.
La différence se situe dans la cohérence de la recherche, l'originalité du langage développé, l'intention de son auteur et la capacité de la création à proposer une expérience sensible singulière.
Le parfumeur maîtrise une technique. L'artiste olfactif fait de cette technique un langage. Les deux identités peuvent naturellement se rejoindre dans une même personne.
Le parfum comme matière plastique : composer l'invisible
La notion de matière plastique est généralement associée aux arts visuels : peinture, sculpture, dessin, gravure ou installation.
Pourtant, la création olfactive peut elle aussi être envisagée comme un travail de composition plastique.
Dans mes recherches picturales, je m'intéresse aux relations entre les pigments, les surfaces, les reliefs et la lumière.
L'application d'un pigment ne produit jamais un résultat entièrement indépendant de son support ou de sa technique de mise en œuvre.
Une même couleur peut paraître profonde, lumineuse, absorbante ou réfléchissante selon la nature de la matière et la manière dont elle est travaillée.
Mes expérimentations autour du bleu International Klein Blue d'Yves Klein et du noir de Mars, en dialogue avec les recherches de Pierre Soulages, interrogent précisément ces variations de perception.
En inversant certains procédés d'application associés à ces univers picturaux, je cherche à élargir les possibilités de restitution de la lumière.
Cette démarche trouve un prolongement dans la création olfactive.
Là où le peintre juxtapose, superpose ou oppose des pigments, le créateur olfactif organise des matières odorantes selon leurs intensités, leurs affinités, leurs contrastes et leur évolution.
Certaines compositions peuvent être perçues comme aériennes, diffuses et transparentes. D'autres semblent plus denses, enveloppantes ou profondes.
Ces qualificatifs ne désignent évidemment pas des volumes matériels comparables à ceux d'une sculpture. Ils traduisent la manière dont notre perception construit une impression d'espace à partir d'un ensemble de sensations.
Le parfum possède ainsi une forme de plasticité perceptive.
Il peut suggérer la profondeur, la proximité, la légèreté ou la densité sans jamais se laisser saisir visuellement.
Le peintre organise la lumière sur une surface. Le créateur olfactif organise des présences invisibles dans le temps et dans l'espace.
Le temps, la diffusion et l'espace : les trois dimensions de l'œuvre olfactive
Une peinture possède une existence matérielle relativement stable, même si sa perception varie selon la lumière, la distance et la position du spectateur.
Le parfum, lui, se caractérise par sa transformation permanente.
Sa composition évolue au fil de l'évaporation des matières odorantes et de leurs interactions avec l'environnement.
Les notions de notes de tête, de cœur et de fond traduisent, dans le langage traditionnel de la parfumerie, cette évolution temporelle.
Cette caractéristique rapproche la création olfactive de la musique.
Une composition musicale ne se révèle pas dans un instant unique. Elle se construit à travers une succession de sons, de rythmes, de tensions et de silences.
De la même manière, une œuvre olfactive peut se développer progressivement, modifier son équilibre et laisser apparaître de nouvelles facettes au cours de sa perception.
Elle possède une temporalité propre.
Mais le parfum entretient également une relation particulière avec l'espace.
Contrairement à une toile, dont les limites matérielles sont généralement identifiables, une composition olfactive diffusée dans un lieu ne possède pas de contour parfaitement défini.
Elle occupe un volume, circule dans l'air, rencontre les mouvements des visiteurs et interagit avec les caractéristiques architecturales de son environnement.
Son intensité peut varier selon la distance, la ventilation ou la circulation des personnes.
L'œuvre olfactive devient alors une présence spatiale.
Elle peut accompagner une installation, dialoguer avec une sculpture ou transformer la perception d'une salle d'exposition.
Le parfum n'est plus seulement une substance contenue dans un flacon.
Il peut devenir une matière de scénographie, une architecture invisible, une composante de l'espace artistique.
L'odorat : un langage de la mémoire et de l'émotion
L'une des singularités de l'olfaction réside dans ses relations étroites avec la mémoire et les émotions.
Une odeur peut faire resurgir un souvenir ancien, évoquer un paysage ou provoquer une sensation difficile à traduire en mots.
Cette expérience est souvent rapprochée de la célèbre madeleine de Marcel Proust, dans À la recherche du temps perdu, où une sensation gustative et olfactive déclenche le retour involontaire d'un souvenir.
L'odorat possède ainsi une capacité particulière à établir des associations entre le présent et l'expérience vécue.
Cette dimension mémorielle offre à l'artiste olfactif un territoire de recherche considérable.
Une fragrance peut évoquer un lieu sans le représenter littéralement.
Elle peut suggérer une atmosphère, faire apparaître une image mentale ou provoquer une émotion différente selon l'histoire personnelle de celui qui la perçoit.
Le visiteur devient alors, dans une certaine mesure, participant de l'œuvre.
Il ne reçoit pas simplement une information sensorielle. Il construit sa propre interprétation à partir de sa mémoire, de sa sensibilité et de son expérience.
C'est précisément cette liberté d'interprétation qui me paraît rapprocher la création olfactive des autres formes d'expression artistique.
Eau de Sète : la création olfactive au musée Paul Valéry
En 2020, dans le cadre des célébrations du cinquantenaire du musée Paul Valéry dans ses murs actuels et du centenaire du poème Le Cimetière marin, j'ai créé Eau de Sète, une composition olfactive associée à un hommage au poète.
Cette création s'inscrivait dans une réflexion autour du paysage méditerranéen et de l'univers sensible de Paul Valéry.
La mer, le ciel et le soleil, trois éléments fondamentaux de son imaginaire, ont constitué le point de départ de mon travail.
L'enjeu n'était pas de reproduire l'odeur d'un paysage, mais d'en proposer une interprétation olfactive.
Comment suggérer la lumière du soleil par des matières odorantes ?
Comment traduire l'immensité du ciel ou la présence de la Méditerranée dans une composition invisible ?
Ces interrogations rejoignent celles que je développe dans ma peinture.
Il s'agit, dans les deux cas, de dépasser la représentation littérale pour rechercher une forme d'évocation sensible.
Présentée dans un contexte muséal, Eau de Sète participait à une expérience dans laquelle littérature, arts visuels et création olfactive pouvaient dialoguer.
Cette réalisation a constitué une étape importante dans ma réflexion sur la place du parfum au sein des institutions culturelles.
Elle démontrait qu'une composition olfactive pouvait être pensée comme une contribution artistique à un projet d'exposition, et non simplement comme un élément décoratif ou une fragrance d'ambiance.
L'Eau Forte : le parfum comme prolongement de l'exposition ANCRÉ
Cette démarche s'est poursuivie en 2026 avec L'Eau Forte, création olfactive conçue pour mon exposition personnelle ANCRÉ, présentée à la chapelle du Quartier Haut, à Sète.
À travers cette exposition, j'explore les relations entre la mer, les paysages portuaires, les structures maritimes, la matière et la lumière.
Mes œuvres picturales prennent notamment appui sur l'étang de Thau, les parcs à huîtres, les éléments de navigation et les traces laissées par l'environnement sur les matériaux.
La création de L'Eau Forte devait prolonger cette recherche par un autre langage sensoriel.
J'ai souhaité évoquer l'atmosphère des chantiers navals, le bois exposé aux embruns, les matières humides et les odeurs caractéristiques des environnements maritimes.
Le choix du titre possède une signification particulière.
L'eau-forte désigne historiquement une technique de gravure dans laquelle un acide vient attaquer une plaque métallique afin de révéler un dessin.
Cette transformation de la matière fait écho à mes recherches picturales sur les surfaces, les reliefs et les procédés d'application.
Le titre constitue également un hommage à Pierre Soulages, dont l'exploration de la matière et de la lumière nourrit ma réflexion artistique.
Avec L'Eau Forte, je ne cherche pas à ajouter une odeur à des tableaux.
Je souhaite créer une relation entre plusieurs formes de perception.
Les œuvres picturales donnent à voir des matières, des contrastes et des paysages. La composition olfactive propose une autre manière d'appréhender cet environnement.
Elle n'impose pas une lecture unique.
Elle accompagne le visiteur dans une expérience où la mémoire, la perception et l'imaginaire peuvent intervenir librement.
Le parfum ne décrit pas l'œuvre picturale. Il participe à l'univers sensible dans lequel celle-ci prend place.
Mont Saint-Clair : La Voile et La Vague, deux écritures olfactives d'un territoire
Mes créations Mont Saint-Clair – La Voile et Mont Saint-Clair – La Vague poursuivent cette recherche sur la relation entre territoire, interprétation et création olfactive.
Le mont Saint-Clair constitue un repère essentiel du paysage sétois.
Il domine la ville, l'étang de Thau et la Méditerranée, réunissant dans un même horizon des éléments naturels, urbains et maritimes.
Ce territoire occupe une place particulière dans mon travail artistique.
À travers La Voile et La Vague, je m'intéresse à deux formes de mouvement qui appartiennent à un même paysage, mais qui suggèrent des perceptions différentes.
La voile évoque la relation entre le vent, le déplacement et l'équilibre.
Elle peut être envisagée comme une forme tendue dans l'espace, dépendante d'une force invisible.
La vague renvoie davantage à la répétition, à l'énergie de l'eau, à la transformation et au mouvement des surfaces.
Ces deux évocations constituent des points de départ distincts pour une écriture olfactive.
Comme dans mes recherches picturales, il ne s'agit pas de reproduire fidèlement un paysage, mais d'en explorer différentes possibilités d'interprétation.
Un même territoire peut ainsi devenir le sujet de plusieurs compositions, chacune révélant une perception particulière.
La peinture et le parfum partagent ici une ambition commune : proposer une lecture personnelle du monde sensible.
Exposer le parfum : une nouvelle relation entre l'œuvre et le visiteur
Reconnaître le parfum comme une discipline artistique suppose également de repenser ses modalités de présentation.
Dans un musée, la peinture est généralement accrochée, la sculpture disposée dans un espace et la vidéo projetée sur un support.
Une création olfactive appelle d'autres dispositifs.
Elle peut être diffusée dans une salle, présentée à travers un objet, intégrée à une installation ou découverte individuellement par le visiteur.
Chaque choix modifie la relation entre l'œuvre, son environnement et son public.
Cette liberté implique aussi des contraintes particulières : maîtriser les concentrations, éviter les interférences entre plusieurs compositions, respecter les sensibilités individuelles et permettre à chacun de choisir son degré d'exposition.
Mais ces exigences ne constituent pas un obstacle à la reconnaissance artistique du parfum.
Elles témoignent simplement de la spécificité de son médium.
La photographie a nécessité l'invention de modes d'accrochage et de conservation adaptés. Le cinéma a développé ses propres dispositifs de projection. Les installations numériques imposent aujourd'hui de nouvelles réflexions sur la pérennité des œuvres.
La création olfactive doit, elle aussi, construire ses méthodes de présentation, de documentation et de transmission.
Sa nature éphémère ne lui retire aucune légitimité.
La danse, la musique ou la performance nous rappellent depuis longtemps qu'une œuvre peut exister dans une durée limitée sans perdre sa dimension artistique.
Pour une reconnaissance du créateur olfactif comme artiste
Pourquoi le créateur olfactif demeure-t-il si rarement reconnu au même titre qu'un peintre, un sculpteur ou un compositeur ?
L'une des explications réside dans l'histoire économique de la parfumerie.
Son développement s'est largement structuré autour de l'artisanat, de l'industrie, de la cosmétique et du luxe.
La fragrance a progressivement été associée à un produit commercial, à une marque ou à une fonction sociale.
Dans ce contexte, l'identité du créateur et son intention artistique ont souvent été moins visibles que l'objet final.
Pourtant, la destination commerciale d'une création ne suffit pas à déterminer sa nature.
Une œuvre picturale peut être vendue. Une sculpture peut répondre à une commande. Une composition musicale peut accompagner un film ou une publicité.
Aucune de ces situations n'exclut, par principe, la dimension artistique de l'œuvre.
Pourquoi appliquer au parfum un raisonnement différent ?
Je défends l'idée que la création olfactive doit pouvoir être considérée comme un médium artistique autonome, disposant de son propre langage, de ses techniques, de ses modes d'expression et de ses possibilités d'expérimentation.
Cette reconnaissance ne signifie pas que toute fragrance constitue nécessairement une œuvre d'art.
Elle implique simplement d'admettre que certaines créations olfactives relèvent d'une démarche artistique véritable, dont l'auteur doit pouvoir être identifié et reconnu.
Le créateur olfactif ne devrait pas avoir à justifier son statut artistique par l'association systématique de son travail à une peinture, une sculpture ou une installation.
Le parfum peut dialoguer avec les autres arts, mais il n'a pas besoin d'eux pour exister en tant qu'œuvre.
Conclusion : l'art ne devrait pas avoir de frontière sensorielle
À travers mes recherches picturales et olfactives, je poursuis une même interrogation : comment la matière peut-elle devenir un langage sensible ?
Dans la peinture, j'explore les relations entre les pigments, les procédés d'application, les surfaces et la lumière.
Dans le parfum, je travaille avec des matières invisibles, leur évolution, leurs contrastes et les émotions qu'elles peuvent susciter.
Ces deux disciplines possèdent leurs spécificités, mais elles reposent sur une même volonté de création et d'interprétation.
Mes réalisations Eau de Sète, L'Eau Forte, Mont Saint-Clair – La Voile et Mont Saint-Clair – La Vague s'inscrivent dans cette recherche d'un dialogue entre territoire, matière, mémoire et perception.
Je ne considère pas le parfum comme un simple complément de ma peinture.
Je le conçois comme un langage artistique à part entière, capable de se développer de manière autonome ou d'entrer en résonance avec d'autres formes de création.
L'histoire des arts nous enseigne que les classifications évoluent, que de nouveaux médiums apparaissent et que les frontières esthétiques se déplacent.
Il serait paradoxal de reconnaître la capacité de l'art à renouveler notre perception du monde tout en limitant cette capacité aux seuls sens historiquement privilégiés.
L'art ne se définit pas par le sens auquel il s'adresse, mais par la démarche de celui qui crée et par l'expérience qu'il rend possible.
Le parfum mérite donc d'être pleinement considéré parmi les expressions de l'art contemporain.
Et le créateur olfactif, lorsqu'il développe une recherche originale, personnelle et intentionnelle, mérite d'être reconnu comme un artiste.
Car une œuvre n'a pas nécessairement besoin d'être visible pour exister.
Elle doit avant tout pouvoir être ressentie.
Arthur Dupuy
Artiste peintre et créateur olfactif
Sète — 2026